Arbre

 


 

Cet arbre qui n’est pas moi

Chevauchait les sentiers à perdre haleine

Et marchait sur le ciel

Enjambant une rivière au rire funambule

Cet arbre qui a fécondé les hasards du vent

Défié les sarcasmes des nuages incrédules

Amputé de ses membres où nichaient les oiseaux

Ultime survivant d’un massacre à la tronçonneuse

Il a fui la forêt de ses heures heureuses

Demandant l’asile climatique dans mon jardin.

Pour se reposer sur mes lauriers

Car je n’avais pas d’oreiller

Moi qui n’avais pas les moyens du voyage

J’ai invité à mon domicile le paysage

L’arbre s’est assis au salon à l’abri

Arborant un sourire reconnaissant

Je suis tombé sous le charme

Son écorce rugueuse a râpé le velours du sofa

Il m’a parlé du génocide arbitraire de ses frères

Décapités, décimés, victimes des bûcherons

Nous avons maudit les menaces tranchantes 

Qui nous coupaient le souffle

Et l’herbe sous le pied :

Les haches et les lames

Les lâches et les femmes

Tout ce qui nous arrache des larmes

Tout ce qui nous laisse de marbre

Et tout ce qui nous délabre

Après avoir débouché une bouteille

Dans l’espoir vin de trouver le sommeil

Il m’a vanté les primevères et les glaïeuls

Il a pleuré la mort de son ami l’écureuil

Je lui ai raconté mes déboires et mes écueils

Parlé de mes aïeuls, mon arbre généalogique et mes racines

Il m’a parlé de ses embûches, du deuil de ses feuilles

De sa progéniture qu’on assassine

On a éructé contre le boulot pour pas un radis

On a parlé oseille, daikon,

De la patience, l’envie renouée

D’attendre un avenir lisse et plus rose

Une embellie pulmonaire mais l’ancolie

Parfume encore l’hier et l’aujourd’hui

Des châtaignes et des pains qu’on prend dans la gueule

À noyer ses péchés quand on pionce seul

Sans raiponce au malheur qui nous asperge

Des chaînes qui nous freinent

Des sols rieurs le long des berges

Il est resté tout l’hiver à ma requête

Et m’a quitté au printemps des poètes

Il avait hâte de revoir les coquelicots

Moi j’étais impatient de la saison des abricots

Je l’ai raccompagné jusqu’au portail

Après une accolade cordiale

Il s’en est allé sur le sentier de rocaille

Le soleil s’était couché avant nous

J’ai embrassé le fond de l’air

Le vent m’a fait la bise

La lumière a fait silence

Les étoiles ne chantaient plus

Parfois au hasard de mes promenades

Je crois reconnaître sa silhouette

Au détour d’une clairière

J’ignore s’il est encore vivant

S’il a eu des enfants

Un seul hêtre vous manque

Et tout ressemble aux peupliers

Son souvenir se fait vieux

Et ma mémoire cligne des yeux

Je me demande parfois si je n’ai pas rêvé

De sa présence sur mon canapé

Pourtant je guette

Les soirs de grand vent

Sa voix dans la tempête

Ses feuilles gémissent parfois son chant

Si près… si près de moi

 

 

 

 

 

 

 

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